Une part d'eux
Une nuit de bivouac dans les Pyrénées. Le feu, le silence, et soudain… des yeux dans l’obscurité. Rêve ou éveil, les renards sont ici ou au-delà ? Cette rencontre m’a rappelé à quel point nous avons oublié notre place dans le vivant.
Éclairé par la lumière des braises qui réchauffaient une nuit sans lune, des yeux m’observaient, comme des feux follets. Des silhouettes se déplaçaient sans bruit. Balançant dans un même ballet, elles se regroupèrent et avancèrent pour faire connaissance.
Aucun doute que ma présence les intriguait : « Que fait-il à cette heure tardive ? Les gens de son espèce préfèrent les endroits moins humides et plus rassurants. » Nous sommes restés là un long moment à nous dévisager. Le silence pesait comme une décision à prendre. Leurs regards testaient la distance. Personne ne bougeait.
Mon esprit prit le chemin le plus inattendu, un sentier qui m’amena droit vers une possible discussion, comme si ces petits chiens sauvages s’appelaient Pierre, Paul ou Jacques. Tout cela me paraissait d’une évidence absolue.
Pas si indubitable !
Il est vrai que cela peut arriver quand les minutes se figent, que l’on se laisse aller à des rêveries ou des délires. Mais là, ce n’était pas le cas, j’étais bien là. Le feu me trahissait plus que je ne l’éclairais.
“J’étais l’étranger.“
La mélodie de la nuit m’était jouée par les hulottes, les alytes et les grives solitaires, tout ce petit monde orchestré par le vent qui donnait le rythme.
Ces danseurs roux chancelaient avant de se présenter ; leur dernier contact avec un de mes congénères leur avait sans doute laissé un mauvais souvenir. Ils délibéraient comme si la nuit leur appartenait encore. Leur méfiance avançait plus vite qu’eux. Le temps restait entre nous, suspendu à leur premier pas.
Il est vrai que là d’où je viens, ils n’ont pas la faveur des hommes: mangeurs de poules, voleurs, porteurs de maladies, opportunistes. Un portrait au vitriol, dont chaque trait esquisse pourtant nos propres ombres. Mais sous les lampions du ciel, leur place était requise, bien plus que la mienne.
Assis autour d’une même chaleur, je commençais à me laisser bercer par leurs histoires… Les yeux grands ouverts, j’écoutais mais ne ressentais pas, je voyais mais ne contemplais pas, je n’imaginais pas mais ne projetais rien, cherchant à rassembler tous mes sens. Leur ressembler était ce qui me manquait le plus. Toutes ces différences étaient tellement semblables à mon existence… Enfin, je me sentais un peu plus proche d’eux. Il ne me manquait que la conscience.
De l’enfance insouciante à l’adulte responsable, il fallait courir après la nourriture comme après l’âme sœur pour perdurer. Je me sentais sauvage, comme Cro-Magnon, qui sans doute était plus proche et plus conscient du mérite qu’avaient ces petites bêtes à vivre.
Peut-être avions-nous oublié quelque chose.
Les premières lueurs du jour noyèrent le feu et mes compagnons. Je n’ai pas eu l’opportunité de les saluer ; ont-ils voulu nous épargner les larmes ? Leur départ a laissé un grand vide, mais pas une cicatrice. Il n’y avait aucune plaie, seulement un souvenir tatoué, comme une reconnaissance.
De nouveau, les minutes, les mêmes, filaient à travers le temps, m’éloignant de ces instants auxquels je m’accrochais comme pour les retenir.
Je ressentais ce besoin viscéral de revenir en arrière, non pour reculer, mais pour une seconde chance. J’aurais voulu prolonger l’expérience, partager l’espérance, car je sais désormais que nous n’habitons pas ce monde de la même manière. Moi, je cherche refuge dans une vie maladroitement heureuse, quand eux vibrent d’une existence sauvage, primaire et si sincère.
De ce voyage, il ne me reste que ce doute au milieu de leur vérité, quelle était vraiment ma place ?
Une part d'eux
Une nuit de bivouac dans les Pyrénées. Le feu, le silence, et soudain… des yeux dans l’obscurité. Rêve ou éveil, les renards sont ici ou au-delà ? Cette rencontre m’a rappelé à quel point nous avons oublié notre place dans le vivant.
Éclairé par la lumière des braises qui réchauffaient une nuit sans lune, des yeux m’observaient, comme des feux follets. Des silhouettes se déplaçaient sans bruit. Balançant dans un même ballet, elles se regroupèrent et avancèrent pour faire connaissance.
Aucun doute que ma présence les intriguait : « Que fait-il à cette heure tardive ? Les gens de son espèce préfèrent les endroits moins humides et plus rassurants. » Nous sommes restés là un long moment à nous dévisager. Le silence pesait comme une décision à prendre. Leurs regards testaient la distance. Personne ne bougeait.
Mon esprit prit le chemin le plus inattendu, un sentier qui m’amena droit vers une possible discussion, comme si ces petits chiens sauvages s’appelaient Pierre, Paul ou Jacques. Tout cela me paraissait d’une évidence absolue.
Pas si indubitable !
Il est vrai que cela peut arriver quand les minutes se figent, que l’on se laisse aller à des rêveries ou des délires. Mais là, ce n’était pas le cas, j’étais bien là. Le feu me trahissait plus que je ne l’éclairais.
“J’étais l’étranger.“
La mélodie de la nuit m’était jouée par les hulottes, les alytes et les grives solitaires, tout ce petit monde orchestré par le vent qui donnait le rythme.
Ces danseurs roux chancelaient avant de se présenter ; leur dernier contact avec un de mes congénères leur avait sans doute laissé un mauvais souvenir. Ils délibéraient comme si la nuit leur appartenait encore. Leur méfiance avançait plus vite qu’eux. Le temps restait entre nous, suspendu à leur premier pas.
Il est vrai que là d’où je viens, ils n’ont pas la faveur des hommes: mangeurs de poules, voleurs, porteurs de maladies, opportunistes. Un portrait au vitriol, dont chaque trait esquisse pourtant nos propres ombres. Mais sous les lampions du ciel, leur place était requise, bien plus que la mienne.
Assis autour d’une même chaleur, je commençais à me laisser bercer par leurs histoires… Les yeux grands ouverts, j’écoutais mais ne ressentais pas, je voyais mais ne contemplais pas, je n’imaginais pas mais ne projetais rien, cherchant à rassembler tous mes sens. Leur ressembler était ce qui me manquait le plus. Toutes ces différences étaient tellement semblables à mon existence… Enfin, je me sentais un peu plus proche d’eux. Il ne me manquait que la conscience.
De l’enfance insouciante à l’adulte responsable, il fallait courir après la nourriture comme après l’âme sœur pour perdurer. Je me sentais sauvage, comme Cro-Magnon, qui sans doute était plus proche et plus conscient du mérite qu’avaient ces petites bêtes à vivre.
Peut-être avions-nous oublié quelque chose.
Les premières lueurs du jour noyèrent le feu et mes compagnons. Je n’ai pas eu l’opportunité de les saluer ; ont-ils voulu nous épargner les larmes ? Leur départ a laissé un grand vide, mais pas une cicatrice. Il n’y avait aucune plaie, seulement un souvenir tatoué, comme une reconnaissance.
De nouveau, les minutes, les mêmes, filaient à travers le temps, m’éloignant de ces instants auxquels je m’accrochais comme pour les retenir.
Je ressentais ce besoin viscéral de revenir en arrière, non pour reculer, mais pour une seconde chance. J’aurais voulu prolonger l’expérience, partager l’espérance, car je sais désormais que nous n’habitons pas ce monde de la même manière. Moi, je cherche refuge dans une vie maladroitement heureuse, quand eux vibrent d’une existence sauvage, primaire et si sincère.
De ce voyage, il ne me reste que ce doute au milieu de leur vérité, quelle était vraiment ma place ?